Pierre Bouchard-Une Vie

Noël-Jour de l'An
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NOËL

Noël commençait à 1900 le soir du 24 décembre, par le bain que nous donnait maman avant de nous mettre au lit avec promesse de réveil pour aller à la Messe de Minuit. Nous n’arrivions pas à nous endormir car nous guettions tous ce qui se passait en bas (bruits, tintement de vaisselle, discussion à voix basse de nos parents..). Et pourtant, quand maman nous éveillait en plein sommeil vers 1030pm, nous protestions jusqu’à ce que nous nous rendions compte que Noël approchait.

Après un habillage complet (Il pouvait faire jusqu’à –50 F), nous voilà partis avec papa et maman à pied, vers la Cathédrale, Papa ne voulait pas être enfouis dans le stationnement, lorsque après la Communion, nous serions prêts à retourner à la maison .

Maman nous accompagnait voir la crèche avant de nous rendre au banc réservé (#12) pendant que Papa discutait sur le préau. Ses discussions avaient une longueur inversement proportionnelle à la température extérieure.

Nous écoutions la chorale sous la direction d’Arthur Drouin et regardions la crèche qui était très belle à nos yeux d’enfants, car les personnages et animaux étaient de la taille d’un enfant de 6-8 ans. Revenus  des années plus tard, nous la trouvions d’une laideur extraordinaire avec ses toiles de camouflage du plus mauvais goût simulant les rochers de la caverne de Bethléem.

Les trois Messes de Minuit, célébrées par Mgr Desmarais, grand amateur de cérémonial, représentaient une dure épreuve à endurer. Un peu comme le chant traînant de l'avocat  L.A. Ladouceur juste derrière nous! Nous devions rester jusqu’à la Communion (à la fin de la deuxième messe), malgré les crampes dont Pierre, dixit Yves, semblait affligé (probablement en sympathie avec l’accouchement de la Vierge), pour enfin pouvoir filer vers le réveillon et les jouets qui nous attendaient impatiemment  sous l’arbre de Noël.

 

Un aparté : Vingt ans plus tard, nous revoilà à la Cathédrale en famille avec Yves, Solange et leurs trois enfants; le dernier, Louis-Pierre qui doit bien avoir trois ans nous fait bien rigoler (sauf sa mère) en s’exclamant devant l’immense crucifix : «Mom, why did they kill that guy? ». Je me suis toujours demandé si Solange était horrifiée par la teneur du propos ou par la langue dans laquelle il avait été tenu….Mystère.

Ouf!  Les messes sont terminées. En route pour la maison où nous nous déshabillons en vitesse, enfilons pyjamas et robes de chambre, tout en regardant dans la pénombre du salon où l’on devinait le sapin éteint et les cadeaux.

Mais holà pas si vite! Il faut passer au réveillon. Nous trépignons d’impatience mais Papa veille : «Votre maman a passé des semaines à préparer ce réveillon, vous devez y faire honneur. »

Tout ce dont je me souviens des réveillons de cette époque, c’est que tous les plats étaient mes favoris et que je les enfilais à une vitesse record; mais là encore, il fallait attendre que Papa et Maman aient fini de manger et que nous ayions aidé à desservir la table.

Repus mais toujours aussi impatients, nous obtenons enfin la permission de passer au salon où l’arbre s’était mystérieusement illuminé.

Féérie, le moment est arrivé.

Papa commence à passer les cadeaux mais nous ne l’attendons pas. Nous fouillons sous l’arbre en toute liberté, car dès  ce moment, c’est nous les enfants qui sommes les rois. C'était à qui aurait la plus grosse montagne de papier d'emballage. Et ceci  durait jusqu’au 26 au soir. Nous faisions comme nous voulions, nous mangions quand nous voulions, nous nous couchions quand nous voulions. Nous ne quittions pas nos pyjamas. Papa et maman faisaient de même.

Un 26 décembre, nous recevons la visite de Mgr Desmarais, l ‘évêque d’Amos. Papa le reçoit en robe de chambre, mais maman s’habille. Mgr nous surprend tous en enlevant sa soutane; en chemise et pantalon, à quatre pattes, il m'aide à monter mes deux trains électriques (En plus de celui reçu en cadeau, j'en avait gagné un autre dans un tirage de la Salle paroissiale).

La règle du pyjama pour deux jours avait pour conséquence que, sans décourager les visites, cette période était consacrée à notre famille immédiate.

D’abord, les visiteurs étaient exceptionnels et rares. On était pas très reçevants.

De tous les Noëls célébrés de cette façon, je ne me rappelle pas que l’un de nous se soit absenté avant le 27.

Ces deux journées consécutives de liberté totale pour des enfants issus de parents qui croyaient à la discipline, c’est le souvenir le plus extraordinaire de ces Noëls de notre enfance, à Yves et à moi.

Bien plus que les cadeaux qui étaient chaque année, plus nombreux et plus excitants.

Bien plus que ces réveillons où Papa nous a pour la première fois, offert du vin et le champagne.

Nous en reparlons encore avec émotion, car jamais nous n’avons été plus une famille que durant ces journées-là.

Et cette tradition s’est prolongée bien longtemps après notre départ pour le travail et le mariage. En fait, elle s’est prolongée jusqu’à ce que Maman et Papa vendent la maison de la 1ère rue est en 1970.

Yvonne et Jacques en route pour la messe de minuit. (1956)

 

Le Jour de l’An

Quelle différence!

Autant Noël était intime dans la famille Bouchard, autant le Jour de l’An était la journée sociale par excellence.

Au retour de la Messe, dernière accolade à la Bénédiction du Père si chère au folklore québécois. Puis on mange le dîner. Et en route pour rencontrer notre seule parenté à Amos, Oncle Bruno et Tante Fleurette la demi-sœur de Papa. Elle se donnait tant de mal pour nous recevoir. Nous voyions Tante Berthe, et nos cousines, Lucie et Lise. Bruno était gérant de la Commission des Liqueurs à Amos. On parlait surtout de Sainte-Geneviève-de-Batiscan et de la parenté qui y était resté.

Ensuite, Papa nous quittait pour aller à la cérémonie de vœux du Nouvel An de Mgr Desmarais. Celle-ci se tenait au Séminaire.

 

Yves et moi retournions à la maison pour aider Maman à recevoir les premiers invités du Grand Open House de Papa.

Eh oui! Tout Amos était invité à cette grande fête où il n’y avait que deux maximes :

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" Essayez de m’assécher" et

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"On ne sert pas le petit déjeuner".

 

Heureusement que tout le monde ne venait pas! mais dans les bonnes années, près de 100 personnes nous rendaient visite.

Arthur Drouin était toujours le premier à se présenter vers 6.00hre le soir. Comme il disait :« Je vous tiens compagnie jusqu’à ce que les autres arrivent ». Ça ne tardait pas.

Comme dans tous les bons « partys » d’Abitibi, ça se passait : « les hommes d’un bord, les femmes de l’autre».

Yves et moi devions nous occuper des femmes que leurs maris négligeaient complètement.

Canapés, petit fours, saucisses à cocktail, tout ce que Maman avait passé des jours à préparer, c’est nous qui les servions.

Et l’alcool! Il n’y avait de bière que pour un invité qui ne buvait rien d’autre, M. le Juge! Pour les autres : Que du scotch, du rye, du gin et un peu plus tard (après la mort de Duplessis) de la vodka. Et des quantités!

 

Pierre et moi devions nous assurer que le verre de toutes les femmes soit tenu plein, car le femmes avaient toutes un siège, alors que les hommes se tenaient debout, donc ils étaient capables de se servir eux-mêmes.

Un autre souvenir qui me revient, c’est que Papa embrassait toutes les femmes qui arrivaient pour leur souhaiter la bonne année. Au plus fort des arrivants, il avait le visage tout barbouillé de rouge, et il semblait tout fier de lui-même.

 

A cette époque, le souper du Jour de l’an avait plus d’importance que le réveillon, c’était la vraie célébration de famille. Après souper, plusieurs patriarches emmenaient tous leurs enfants adultes, les Carrière, les Ladouceur etc…, ça arrivait parfois une douzaine tout d’un coup.

Un autre de nos rôles était de voir à ce que toutes les autos puissent partir sans se prendre. Alors, au plus fort des célébrations, Pierre et moi devions nous habiller pour aller déprendre un invité qui avait tenté de sauter un banc de neige. Les pelles à neige n’étaient jamais loin.

Le tout se terminait généralement vers 6.00hre du matin quoique nous nous rappelons une année où il fallut que les deux derniers invités franchissent le pas de porte ensemble pour clamer le titre de dernier partant.

Notre autre tâche à Yves et à moi, c’était d’aller reconduire les couples trop éméchés pour conduire et nous assurer qu’ils rentraient bien chez eux. Plus tard, Yves put les reconduire dans leur automobile.  (Les débuts de Nez Rouge ?????).

 

De ces partys, j’ai retenu l’habitude de circuler et de parler à tout le monde. Une grande hôtesse de Westmount, Jeanne-Aimée Garceau, m’a invité durant mon temps d’étudiant, à tous ses cocktails et beaucoup de ses dîners, parce qu’elle avait remarqué que je circulais et parlais à tout le monde même les plus ennuyantes vieilles filles…

 

( Yves a collaboré à ces textes)

 

Maman Yves et Jacques

Noël 1956 à Amos